Double Face

Postvérité : victoire des émotions ou défaite de la pensée ?

Voyage au pays de la raison, des émotions et des croyances…

Serions-nous entrés dans une nouvelle ère historique, politique et philosophique : celle de la postvérité ?

Cette notion, souvent fourre-tout, s’est répandue comme une traînée de poudre dans les médias du monde entier. Elle fait les beaux jours des intellectuels de tous acabits et des éditorialistes parfois en mal d’inspiration. Le célèbre dictionnaire d’Oxford l’a choisi comme mot de l’année 2016, quand le non moins fameux The Economists en faisait sa une.

D’El Mundo au Financial Times, de Das Bild à Die Welt, de Libération au Monde, du Washington Post au New-York Times…, tous les journalistes semblent accréditer la thèse d’une nouvelle ère, qui expliquerait tant d’événements récents.

Le terme de postvérité a connu une augmentation de son utilisation de quelques 2.000 % par rapport à 2015.

Alors de quoi parle-t’-on vraiment ?

L’Oxford Dictionary  donne la définition suivante : la postvérité désigne « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels aux émotions et aux croyances personnelles. » Cette définition, pour un expert de l’accompagnement individuel et collectif, n’a rien de révolutionnaire. Et pourtant… Si l’on creuse un peu cette notion, et plus particulièrement de celle de « post-truth politics », on comprend que ses afficionados défendent l’idée que l’important n’est pas la vérité mais la croyance. En clair, il n’est pas important pour une information ou un discours politique qu’il soit vrai mais qu’il soit cru, qu’il corresponde aux faits mais qu’il suscite passion et adhésion (cf. 1984 où Orwell critique  vivement l’Union Soviétique de jadis).

L’avènement de l’ère de la postvérité.

L’élection de Donald Trump et le Brexit seraient les preuves indiscutables de l’avènement de l’ère de la postvérité.  Surtout quand les décisions des peuples souverains ne sont pas partagées par les élites qui les commentent et les décryptent.

Alors, mentir pour être élu n’est sans doute pas une idée neuve. Les campagnes électorales sont un moment où les passions se déchainent et prennent bien souvent le pas sur la raison, les émotions positives comme négatives sur les faits et les croyances sur les connaissances et savoirs.  Le mouvement de Pierre Poujade dans les années 1950 en est un exemple qui sera théorisé. On retrouve aussi ces méthodes dans les régimes autocratiques, dictatoriaux et fascistes avec des organismes de propagande (de Goebbels pour les nazis à Pol Pot chez les khmers rouges). C’est enfin une arme politique et/ou philosophique chez Machiavel ou Dante, Nietzsche, Derrida ou Foucauld (qui ont tenté de déconstruire l’idée même de vérité).

Si l’idée donc de « postvérité » n’est pas si neuve (bien qu’elle apparaisse sous ce vocable en 2004 dans « post-truth era », un livre de l’américain Ralph Keyes), il n’en reste pas moins que son actualité est terriblement brûlante.

Rappelons quelques faits récents.

Barack Obama est arabe, musulman et de nationalité kényane pour Donald Trump.  Il ne pourrait donc pas être président des USA, il a menti aux américains et doit être démis de ses fonctions. La publication de son extrait de naissance n’a pas suffi à éteindre le feu médiatique sur les réseaux sociaux. Le « mal » était fait.

Les partisans du Brexit ont inventé le chiffre de 350 millions de livres sterling (420m€) que la Grande-Bretagne envoyait par semaine à Bruxelles sans qu’elle n’obtienne soit disant rien en retour. Ils l’ont fait imprimer massivement sur des tracts, des affiches collées sur les bus dans tout le pays, l’ont  « tweeté » à millions, ont inondé les rues et les réseaux sociaux… Cette somme de 420M€ iraient abonder la sécurité sociale britannique selon M. Farage qui finira par reconnaître « je ne le peux pas et je ne l’ai jamais prétendu. C’était une erreur faite par le camp du “Leave” ». Le ver était dans le fruit, inexpugnable.

C’est ce que l’on appelle les « fake news » (fausses nouvelles).  Les « hoax sites » (les sites canulars, d’intox ou de rumeurs) pullulent mais par uniquement du fait de DAESH ou des « complotistes » de toute obédience.  On retrouve par exemple certains éléments dans la médiasphère (et particulièrement la « facho-sphère ») pour la primaire de la droite et du centre avec les « Ali Juppé » et autre « Farid Fillon ».

A la recherche de la vérité …

Pour certains, les faits sont ennuyeux, ils doivent être observés, analysés, comparés, mis en perspective, remis en question par d’autres faits.  Fastidieuse tâche quand la calomnie est aisée. Par ailleurs, ces mêmes faits sont souvent têtus,  négatifs, pessimistes et anxiogènes. Certains prennent un malin plaisir à s’en affranchir.

Barack Obama  déclarait que le nouvel écosystème médiatique « means everything is true and nothing is true » à l’issue de sa réélection en novembre 2012.

Nous sommes au cœur du mensonge organisé et stratégique ou simplement bête, méchant et nuisible, où la fin justifie tous les moyens.

La revanche des émotions ?

Néanmoins, c’est également, d’un autre côté, une véritable opportunité de nous interroger sur nos systèmes de croyances, du champ de nos  émotions et du rôle que doit incarner notre raison dans ces méandres médiatiques.  Ces domaines, on les adresse systématiquement avec nos coachés pour les accompagner à changer durablement leurs vies, à devenir une meilleure image d’eux-mêmes.

Depuis René Descartes (mort il y a 400 ans) l’occident vit sous l’empire de la raison. Tout ce qui peut la faire fructifier est méritant et valorisé, tout ce qui pourrait la parasiter est banni. Le siège de la pensée était le cerveau ; son principal ennemi, les émotions, étaient situées dans le cœur, siège de la faiblesse, apanage des femmes, des simples d’esprit et de quelques artistes auxquels on pardonnait presque tout, eût égard à leur génie.

Pouvons-nous au moins attribuer à cette nouvelle ère postvérité la revanche des émotions sur la raison ?

Que nous disent les neurosciences à ce propos ?

Elles nous enseignent que les émotions sont indispensables à notre survie et font partie intégrante de notre constitution.

Elles  nous donnent des indications perceptibles dans le corps qu’un besoin est satisfait ou non.

Chacune de nos pensées, chacun de nos comportements, intérêts, désirs ou croyances, est motivé par une émotion, qui elle-même découle d’un besoin, assouvi ou non. Les émotions (du latin « e-movare », mouvement vers l’extérieur) représentent le germe qui pousse et sort de la graine, dans un mouvement de l’intérieur de la terre vers l’extérieur (la surface), de l’obscurité vers la lumière.

Les émotions naissent de la confrontation entre nos besoins vitaux et les stimuli externes (interactions relationnelles, impacts de l’environnement: toucher, bruit, odeur, goût, température, lumière, couleur, formes, énergies, etc.) ou internes (faim, gêne, maladie, souffrance, etc.).

Le triangle corps – émotions – esprit

Elles sont perceptibles  en premier lieu par des sensations physiques,  corporelles et  se manifestant sous forme d’ondes énergétiques. Ces ondes sont reçues par le cerveau, qui les interprète puis leur donne un sens et leur permet de s’exprimer – ou non – sous forme d’émotions.

Notre système limbique (situé au milieu de notre cerveau sous le néocortex) stocke, gère et traite les informations transmises.  Le système limbique est constitué du thalamus, de l’hippocampe, de l’amygdale, de la formation réticulée, du fornix, du septum, de l’hypothalamus et de l’hypophyse. Ces structures sont liées les unes aux autres et s’influencent mutuellement, constamment. Le système limbique a la capacité de condenser l’énergie de l’émotion (que l’on peut  mesurer sous la forme de charge électrique et d’échanges chimiques) mais seulement jusqu’à une certaine limite. Au-delà, notre système limbique, littéralement saturé,  envoie le surplus d’énergie dans certaines régions du corps qui « surchauffent » et déclenchent des symptômes voir des pathologies.

C’est amusant de constater que certaines expressions traduisent bien ce phénomène : « chauffer du ciboulot », « péter les plombs, un câble », « griller les fusibles », « ça fume là-haut », « agité du bocal »…

Lorsque l’émotion est consciente, l’énergie quitte le système limbique pour aller dans le néocortex qui va nous permettre de donner du sens sur nos ressentis.

Le processus de création des croyances

En cas surcharge de d’informations, notre thalamus est débordé, et ne parvient plus à les traduire et les transmettre. Il bloque la transmission vers le cortex et empêche l’émotion de devenir consciente. C’est certainement ce que disent les personnes « coupées de leurs émotions». Pourtant, la charge énergétique de l’émotion est toujours présente. Elle va être traitée de manière inconsciente afin de soulager la tension. C’est ainsi, nous créons une croyance qui permet de rétablir l’équilibre interne. Nous faisons tout pour maintenir une forme d’harmonie, une homéostasie.

Notre système de croyances se met en place dès la naissance même s’il n’a pas encore la forme de pensées claires.

A force d’être emprunté par l’influx nerveux, le chemin neuronal creuse un «sillon» auquel nous donnerons un sens.

Que se passe-t-il dans le système limbique lorsqu’une émotion est ressentie?

Le thalamus reçoit le message (input) et le transmet au cortex préfrontal, où il sera associé à un contexte (en fonction de notre base de données de souvenirs) et prendra un sens (émotion ou besoin). Pour pouvoir accéder au cortex cérébral, le message doit d’abord être traduit par le thalamus.

Le noyau thalamique  est chargé spécifiquement de percevoir et de transmettre la douleur. Le message  passe par l’hippocampe, qui est impliqué dans le stockage et la restitution des souvenirs explicites. L’hippocampe  participe à la mémorisation des données nouvelles ou à stimuler la création d’une émotion en lien avec un souvenir.

Différents traitements du message vont converger de plusieurs parties de notre système limbique jusqu’à l’amygdale, qui va faire émerger le processus émotionnel le plus en adapté en fonction du degré d’urgence de la situation.

L’amygdale permet l’une des formes de nos mémoires implicites: la mémoire émotionnelle reliée à la peur. Beaucoup de scientifiques attribuent aujourd’hui la responsabilité des pathologies des peurs, angoisses, anxiété, panique, stress… à une suractivité de l’amygdale. L’hypothalamus et l’hypophyse sont chargés d’envoyer l’énergie contenue dans l’émotion dans le corps. Cela se traduit par des modifications dans les sécrétions hormonales et les signes vitaux (montée de cortisol, hausse du rythme cardiaque, dilatation des pupilles…).

Lorsqu’il n’y a pas assez d’émotions (par manque de stimulation), ou bien lorsqu’il y en a trop (par excès de stimulation ou par une intensité trop forte de celle-ci), notre faculté à raisonner clairement et à utiliser notre cerveau de manière optimale, s’altère (essentiellement à cause de la montée de noradrénaline et de cortisol, véritable poison pour nos capacités cognitives).

Le corps se souvient, même si nous n’en avons pas toujours conscience.

C’est une des raisons pour laquelle nous ignorons pourquoi nous nous sentons parfois si mal ou si bien sans raison particulière.

En synthèse, notre système de croyances et nos émotions sont  parties intégrantes et vitales de notre existence. Notre raison est indissociable de nos émotions et de nos croyances, base de l’établissement de notre système de valeurs. Souvent nos émotions précèdent même notre pensée, faisant inconsciemment appel à nos souvenirs et impactant notre biologie et notre physiologie, à notre insu.

Le paradigme de la toute-puissance de la raison vole donc en éclat à l’épreuve des dernières percées neuroscientifiques. Des expériences ont été menées en ce sens chez des gens ayant subis des ablations de tout ou partie de système limbique, et ainsi, privées de leurs émotions, elles étaient absolument incapables de prendre une décision « sensée ». C’est le comble !

S’il est absurde de prendre une décision importante sous le coup d’une émotion forte, il est tout aussi absurde de vouloir faire taire cette voix intérieure qui nous confère cette impression de déjà-vu, cette intuition qui nous permet d’améliorer la qualité de nos décisions.

Revenons-en pour conclure à notre ère postvérité, aussi appelée «  ère postfactuelle ».

Nous l’avons compris, ce qui fait son particularisme ce n’est pas sa possibilité de mensonge ou de calomnie (notions aussi vieilles que l’humanité) mais l’impossibilité même de le dénoncer, d’y répondre ou d’y faire face. Ce phénomène prend une ampleur jamais égalée,  due, entre autre,  à l’accélération du monde dans lequel on vit, d’internet, des réseaux sociaux et de la fulgurance de la propagation de l’info.

Quels sont nos garde-fous ?

Les « fact checkers » (« vérificateurs de faits ») qui corrigent les erreurs, les approximations, dénoncent les rumeurs infondées, les mensonges éhontés ou les contre-vérités. C’est la fonction des journalistes mais ils sont aujourd’hui autant détestés que les politiques ou les méchantes élites éloignées du peuple ;  leur crédit est sérieusement entamé. Sans doute ont-ils beaucoup d’effort de déontologie, de remise en question, de rigueur et  d’un peu dépolitisation pour regagner la confiance de leur audience.

Alors que faire contre les « bulles cognitives » qui désignent les réseaux sociaux. Ils sont baptisés ainsi car leurs algorithmes identifient et nous envoient les informations que nous désirons recevoir, qui valident donc nos croyances qui se transforment en convictions, en certitudes puis en réalité.

En démocratie, nous sommes tous libres et égaux en droit mais ni en perspicacité, culture, intelligence, savoirs, recul… Si les « élites » se sont trompées dans de nombreux cas, le « bon petit peuple » n’a pas le monopole de l’expertise ou du bon sens. Rejeter les élites car elles appartiendraient à un « système » est presque aussi sot que de mépriser les gens du peuple qui ne seraient pas assez évolués ou libres pour décider par eux-mêmes.

N’opposons plus raison et sentiments, ils sont indissociables.

Apprenons à mieux cohabiter avec eux pour faire de meilleurs choix.

Si nous considérions, ne serait-ce que par jeu ou par défi, que la vérité n’existe pas et qu’à l’instar de la Tour de Pise, elle penche du côté où on la regarde ?  Ou bien comme cette sculpture qui laisse apparaître deux girafes ou un éléphant selon l’angle duquel vous la regardez.  Alors si nous faisions ce pas de côté salutaire pour regarder d’un autre point de vue, si nous challengions nos croyances, aiguisions et cultivions notre esprit, aimions et développions nos émotions.

Plutôt que de vouer aux gémonies le monde dans lequel nous vivons, si nous décidions de commencer par changer nous-mêmes, ne serait-ce qu’un peu ?

Un ancien président charismatique de Sony disait « avant de rendre vos collaborateurs meilleurs, commencez par les rendre plus heureux ».

Servons-nous de cette maxime, et dans chaque situation de choix, posons-nous cette question élémentaire mais fondamentale : « est-ce que c’est vraiment bon pour moi ? » et menons une vie bonne.

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